Portrait érotique #6 : Pierre Louÿs, observateur du désir

Portrait érotique #6 : Pierre Louÿs, observateur du désir

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« Charlotte sourit quand nous rentrâmes. II lui avait suffi de serrer sa coiffure, d’essuyer son rouge, d’enlever son tablier et de mettre un col en ôtant son ruban de cou… Dans sa robe noire, avec son air doux et triste, elle avait l’air maintenant d’une institutrice orpheline placée dans une famille par une œuvre charitable.

Elle s’assit devant un guéridon avec sa petite élève et dit sans aucun espoir d’obtenir une bonne réponse :
– Quelles sont les sous-préfectures de la Haute-Loire ?
– Si vous saviez ce que j’m’en fous ! dit Lili.
– Vous n’avez pas appris vos leçons ?
– Si. J’en ai appris une. Montrez-moi vos poils d’abord et je vous la dirai après.
– Quelle enfant ! mon Dieu ! Quelle enfant ! Est-ce que vous allez me demander cela tous les jours parce que j’ai eu la faiblesse de vous l’accorder une fois ?
 »

(Pierre Louÿs,Trois Filles de leur Mère, chapitre XVI).

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Poète et romancier Franco-Belge, Pierre Félix Louis, dit Pierre Louÿs (1870-1925), est aussi l’auteur de nombreux récits érotiques, voire pornographiques.

Proche d’André Gide, avec qui il fit ses études à l’École Alsacienne de Paris, il commence à écrire dès l’adolescence, et tient quotidiennement un journal.

Très vite, il se rapproche du symbolisme, mais aussi du mouvement littéraire du Parnasse. Il fonde en 1891 la revue littéraire « La Conque », où il publie un certain nombre d’œuvres d’auteurs issus de ces deux mouvements, tels que Mallarmé, Leconte de Lisle, mais également de jeunes poètes qui ne connaîtront le succès que plus tard, comme Paul Valéry.

Lui-même, en tant qu’auteur, commence par publier un recueil de poésies, « Astarté » (1891), puis « Chrysis ou la cérémonie matinale » (1893), « La Maison sur le Nil, ou Les Apparences de la vertu » (1894), puis en 1984 également, celui qui reviendra son ouvrage le plus reconnu, « Les Chansons de Bilitis ».

Trois filles et un bordel

Mais Pierre Louÿs n’est pas uniquement célèbre pour ses vers délicats. Tout au long de sa vie, il écrit nombre de « Curiosa », doublant ses œuvres de versions érotiques. Il reprend souvent avec ironie des textes assez sérieux, comme « Le Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation »… en version coquine.

Sa relation avec un Parnassien en particulier, José Maria de Heredia, éveillera chez lui un besoin de parler du désir de façon plus crue. Par ailleurs, il épousera la plus jeune fille de son ami, Louise, en 1899. Ses rapports difficiles avec la famille Heredia, et plus particulièrement les trois filles, lui inspireront par la suite l’une de ses œuvres les plus crues : « Trois Filles de leur mère » (1910). Cet ouvrage raconte l’arrivée d’un certain « X » dans un bordel tenu par Teresa, une prostituée de 36 ans, et ses trois filles, Mauricette, 14 ans, Lili, 10 ans, et Charlotte, 20 ans. Ce petit roman narre les aventures de X avec chacune d’entre elles avant qu’ils ne se livrent tous ensemble à une grande mise en scène de jeux pour le moins obscènes. En partie autobiographique, cette œuvre se distingue par ses dialogues, qui dépeignent dans les moindres détails la vie au début du XX ème siècle et les pratiques des bordels « familiaux ».

« Trois Filles de leur mère » sera diffusé sous le manteau après la mort de Pierre Louÿs, et sera officiellement publié dans le catalogue de Jean-Jacques Pauvert, quelques années plus tard.

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« Ce petit livre n’est pas un roman. C’est une histoire vraie jusqu’aux moindres détails. Je n’ai rien changé, ni le portrait de la mère et des trois jeunes filles, ni leurs âges, ni les circonstances ».

(Pierre Louÿs, ‘Avis à la Lectrice’, « Trois Filles de leur mère »)