Portrait érotique #5 : John Cleland, l’éloge du libertinage à l’anglaise

Portrait érotique #5 : John Cleland, l’éloge du libertinage à l’anglaise

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« L’impatience est la marque distinctive de la luxure ».

John Cleland, « Fanny Hill, ou les Mémoires d’une femme de plaisir » (1749)

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« Le seul ouvrage qui garde de l’oubli le nom de John Cleland, c’est bien le roman Fanny Hill », écrit Guillaume Apollinaire, qui avait souhaité se charger de l’introduction (« La Vie galante à Londres au XVIIIe siècle ») du célèbre roman érotique, lors d’une nouvelle édition par La Bibliothèque des curieux, en 1933.

Cet auteur Anglais, né en 1709 à Kingston-upon-Thames et décédé en 1789 à la cité de Westminster, était issu de l’une de ces familles plutôt bourgeoises installées dans la grande couronne de Londres. Ce fils de colonel reçu, « laissé sans fortune à la mort de son père […], une bonne éducation à l’Ecole de Westminster », écrit Apollinaire, qui s’est intéressé de près à la biographie de cet écrivain resté dans l’ombre une grande partie de sa vie. « Ses études terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut pas pour longtemps, car, à la suite d’une affaire qu’on ignore, il fut destitué et revint en Angleterre. C’est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées ».

Endetté, il est emprisonné entre 1748 et 1749, période à laquelle il fera publier son roman érotique Fanny Hill, or Memoirs of a Woman of Pleasure. Ce livre, qui deviendra plus tard un chef-d’oeuvre du genre, est l’un des premiers ouvrages populaires de ce type.

De la prostituée des bas-fonds aux « Temples d’amour »

« À cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir les tavernes, les Bagnios et les Seraglios que l’on venait d’ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens que l’on a appelés des Temples d’Amour », raconte Apollinaire dans son introduction et essai. Dans Fanny Hill, qui raconte, de manière épistolaire, l’histoire d’une jeune femme de 15 ans originaire de la banlieue rurale de Liverpool, qui vient tout juste de perdre ses parents. Une amie la convainc de la suivre jusqu’à Londres, où elle souhaite travailler comme femme de chambre. Elle est finalement abandonnée par son amie, et rencontre Mrs Browne, qu’elle pense être une riche Lady, mais qui se trouve en fait être une « Madame », et tient un bordel très prisé de la haute bourgeoisie londonienne. Rejoignant les rangs de ces prostituées « élégantes », Fanny commencera son initiation à la vie d’adulte au bordel…

Considéré comme immoral en son temps, Fanny Hill est une éloge du libertinage « à la française ». Cleland prend le temps de décrire les mœurs de l’époque de façon extrêmement détaillé : des vêtements aux coutumes des prostituées, en passant par les repas, et l’échelle des classes sociales. Ce tableau aux estampes peu conventionnelles, révèle également les dessins de William Hogarth, qui viennent accentuer l’appartenance de ce roman à un genre littéraire jusqu’à lors peu mis au jour.

L’Église tenta bien d’interdire cette œuvre « scandaleuse », et demanda aux autorités d’arrêter Cleland, qui avait pourtant tenté de rester anonyme, pour avoir « incité à la débauche les sujets du roi ». Le livre fut interdit, puis vendu sous le manteau durant des années, passant même la barrière de l’Atlantique pour se rendre aux jeunes Etats-Unis d’Amérique. Où il fut interdit en 1821 pour « oscénité ». Ce qui n’empêcha en aucun cas ses rééditions aux quatre coins du monde, par la suite. Fanny Hill a fait l’objet de plusieurs adaptations au cinéma et à la télévision, de celle de Russ Meyer en 1964 au « Paprika » de Tinto Brass en 1991 en passant par une mini-série diffusée sur BBC 4 en 2007.

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« Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vit jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie ».

John Cleland, « Fanny Hill, ou les Mémoires d’une femme de plaisir » (1749) ;